Toponymie bretonne du Pays de Retz

Publié le par guiheneuf


 
L’EMPREINTE DE LA LANGUE BRETONNE EN PAYS DE RETZ
Auteur : François Renouard
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autorisation de l'ex-webmaster de ce site à le publier ici. Merci à lui.





L’étude attentive des noms de lieux du Pays de Retz fait apparaître un certain nombre de toponymes et microtoponymes bretons, témoins de la pratique de la langue bretonne dans cette région au moyen-âge.
Nous avons examiné l’ensemble des données disponibles pour les communes du Pays de Retz afin d’en extraire les toponymes d’apparence bretonne.

Les toponymes portant le sigle ° proviennent du fichier de l’INSEE (noms de parcelles) pour la Loire-Atlantique.

Rappelons qu’en l’absence de formes anciennes et de confirmation des prononciations, l’interprétation d’un toponyme reste très incertaine. Nous présentons donc à suivre une liste qui mériterait un examen critique approfondi.

Noms de communes :

Paimboeuf (Penbo et Pencebos XIIè, Penboef 1216) : la forme la plus ancienne suggère le vieux breton pen bu, " la pointe du bovin " ou encore pen buch, " la pointe de la vache ". Le nom actuel résulterait de la traduction en français de l’élément bu, déjà effectuée au XIIIème siècle d’après les formes anciennes.

Pornic (Castrum Porsniti XIè, Pornit 1130, Pornidio 1330) : porzh nizh, " le port abrité ". Le c final est purement graphique et très breton dans l’esprit. Il n’est traditionnellement pas prononcé : on dit " Porni ".

Corsept (Corsuito XIIè) : peut-être dérivé du vieux-breton cors, " marais " ; la forme ancienne évoque un éventuel korzid, " roselière ", le vieux-breton cors ayant évolué vers ce sens. L’avantage de cette hypothèse est de correspondre à la réalité du terrain, riche en marais et roseraies, et aussi d’éclairer un nom de lieu considéré comme obscur. On notera cependant que la toponymie française connaît plusieurs occurrences similaires : Corset en Naintré (86), en Retournac (43), etc. Un mot gaulois similaire ne peut donc être écarté. L’hypothèse du latin Corpus Septimus, " septième corps (d’armée) " semble fantaisiste.


 

Noms de villages, quartiers et parcelles :

Gourmalon, Pornic : nom d’homme vieux-breton Uurmaelen, " sourcils bruns "

Mindin (Mendinum XIè, Mendin 1554), Saint-Brévin-les-Pins : maen din, " la forteresse de pierre ".


Penfour, Saint-Brévin-les-Pins : penn forn, " la pointe du four ". Ce toponyme apparaît sur les anciennes cartes marines, et survit aujourd’hui dans le nom d’un chemin à proximité du Pointeau.

Bodon, Saint-Brévin-les-Pins : bod onn, " le buisson de frênes " (comparer avec Bodon en Cléder, 29, et Bod-Onn en Plougastel-Daoulas, 29, cf. Deshayes p. 109). On peut aussi penser au nom d’homme Baudon (du germanique bald), porté en Vendée.

Le Béa, Saint-Brévin-Les-Pins. Situé dans une zone riche en tumuli, près du village de La Guerche, paraît formé à partir de bez, " tombeau". Semble identique aux Béac de Saint-Nazaire et Sainte-Anne-sur-Vilaine (35), et Porz Beac’h en Logonna-Daoulas (29). On ne trouve aucun toponyme similaire hors de Bretagne.

Le Coelin° , Saint-Brévin-les-Pins : koed lenn, " le bois de l’étang ".

Les Tremelas°, Arthon-en-Retz : Treb Melar, "le village de (saint) Meloir". Ce saint breton était honoré dans le pays Nantais à Avessac. Probablement un anthroponyme d’après l’article.

Le Rohy° , Bouguenais : roc'hig, "petit rocher".

Mindine (Ile), Bouguenais : semble identique à Mindin, voir supra

Coharnelle° , Bourgneuf-en-Retz : composé de koed et du nom d'homme Harnel du vieux-breton *Hoiarnhael, soit " le bois d’Harnel " ?

Guisseneux (aussi noté Dix-Neuf°, Guineuf° et Guiseneuf°), Bourgneuf en Retz : du nom d'homme vieux-breton Uuethenoc, "guerrier". Les différentes notations du cadastre, comportant ou non le son z hérité du th vieux-breton, attestent de l’ancienneté du toponyme. En cas de nom d’homme importé récemment, une seule forme phonétique serait connue. Comparer l’évolution de ce nom en Haute-Bretagne (Brière) : Guihéneuf, et en Basse-Bretagne : Guezennec.

Le Bois-aux-Nains (Bois Onnins, sans date), Bourgneuf-en-Retz : de onnenn, "frêne". Toponyme hybride franco-breton. Il ya fort à penser que le mot bois a remplacé koed à une époque reculée.

Le Talverne° ou Le Talverre°, Bourgneuf-en-Retz : tal gwern, " le bout du marais ". Possible corruption du mot calvaire par palatalisation de la consonne initiale.

Le Quenia° ou Le Quenard°, Chauvé : dérivé de keneac’h, forme de type sud-armoricain pour kreac’h, " colline ". Comparer avec le vannetais Kenyah, et les Canard des Côtes-d’Armor, de même étymologie.

Le Corsi°, Corcoué-sur-Logne : apparement diminutif en –ig de korz, " roseau ", ou encore korzid, " roseraie ", ou mot gaulois au sens de " marais " (cf. Corsept).

Le Scouvaine°, Corcoué-sur-Logne : de skavenn, " le sureau " (prononcé skovenn dans certains dialectes bretons)

La Branvelle°, Corsept : composé en bren, " colline ". Semble identique au toponyme Branbel en Piriac-sur-Mer, nom de rochers. Le second élément est peut-être bil, " hauteur ", nom qui subit une mutation consonnantique en composition.

Le Roiloup ou Le Roueloup°, Corsept : roc’helloù, " les petits rochers ".

Les Haligans°, Corsept : de halegenn, " le saule ", " la saulaie ". L’article pluriel devant ce toponyme aurait tendance à nous orienter vers un nom d’homme. Cependant sur la même commune nous trouvons :

Les Haligoux°, Corsept : halegoù, " les saules "

Le Brain°, Fresnay-en-Retz : bren, colline, ou mot gaulois identique.

Les Magores (rochers), La Bernerie-en-Retz : peut-être de magoer, " muraille ".

Tréans ou Trehan,°, La Bernerie-en-Retz : diminutif en –an de tré, " village ", ou anthroponyme importé.

Béduni (pointe), La Plaine-sur-mer : pourrait venir de beg dunig, " la pointe du petit fort ". Les noms bretons évoquant des fortifications parfois très anciennes semblent jalonner les côtes du Pays Nantais : Le Castily à Pénestin, Le Castelli à Piriac, Penchâteau au Pouliguen, Mindin à Saint-Brévin. Toutefois on peut aussi envisager une déformation du français " baie du nid ".


Le Brahan°, La Plaine-sur-Mer : probable diminutif en –an de bré, " colline ".

Le Hecqueux, La Plaine-sur-Mer : de heskeg, " endroit à laîche " (nom de plante)

Le Ménigou, La Plaine-sur-Mer : de maenigoù, " les petites pierres ". Indice intéressant, côtoie la Pointe de La Pierre, de sens très proche. Ce cas d’un toponyme breton voisinant sa traduction en français est fréquent dans la toponymie de Haute-Bretagne.

Le Coquer°, La Planche : possible kozh ker, " la vieille ville ", mais plus probablement nom d’homme de même étymologie ou dérivé de coq.

Mean°, La Planche : maen, " pierre ", ou singulatif en –enn de maes, " campagne ".

Le Creaz°, Le Clion-sur-Mer et Pornic : de kreac’h, " colline ".

Lesnaiwe°, Le Clion-sur-Mer : semble correspondre à lez nevez, " la cour neuve ". Corruption très probable ou ancore nom d’homme, en tous cas un toponyme curieux.

Les Tréans, Les Moutiers-en-Retz : semble identique à Tréhan à la Bernerie.

Le Telman, Machecoul : de tal maen, " le bout des pierres " ?

Le Trevignon°, Machecoul : composé en treb, "village". Pour la second élément nous proposons l’hyptohèse d’un mot ancien pour marais (cf. gallois mignen). Nous aurions donc treb vignen, " le village du marais ", par mutation consonnantique. On peut aussi penser au breton gwinnion, " aubier ".

Le Crenit°, Montbert : krenit, " la tremblaie ", formé à partir de krenn, tremble.

Le Grénit, Paulx : également de krenit, " la tremblaie ". L’initiale mutée en g sous-entend la présence ancienne de l’article breton (ar grenit, ou plus exactment an grenit en vieux-breton). Le Grénit se rencontre à quatre reprises dans le Morbihan et une fois à Paulx, mais nulle part ailleurs en France, indice supplémentaire de bretonnité.

Le Toulain°, Port-Saint-Père : toull lann, " la lande percée " (par un chemin), toponyme breton très fréquent.

Banc de Kerouars, Préfailles : composé en ker, " village ", le second élément étant sûrement un nom d’homme. Notons la présence du village de Quirouard à proximité, probablement de même étymologie.

Menbriant°, Préfailles : nom d’homme breton composé des éléments Maen, " fort ", et Brient, " privilège ".

Port Meleu, Préfailles : semble contenir le nom d’homme vieux-breton Maeloc. On peut plus simplement penser au français meule.


Trevignoux°, Saint-Hilaire-de-Chaléons : peut être rapproché de Trevignon en Machecoul. Ici le –ou final marquerait un pluriel, donc " le village des marais ". On peut aussi penser au breton *vignoc formé à partir du latin vinea, " vigne ". Ce serait alors le " village des vignes ".

Le Halloué°, Saint-Colomban : variante possible de halegoed, " saulaie " (comparer avec Hellouet en Plusquellec, 22, et Elléouet en Sizun, 29).

Le Haligour°, Saint-Mars-de-Coutais : probablement halegoù, " les saules ".

Coëtargand (Chortaguen 1045, Cortargon XIIè), Saint-Père-en-Retz : koed argant, " le bois d’argent ".


Le Botrene°, Saint-Père-en-Retz : bod drein, " le buisson d’épines ".

Les Allegants° ou Allequants°, Saint-Père-en-Retz : de halegenn, " le saule ", ou nom d’homme Halgand de même étymologie.

Le Mont Scobrit (Scobrit 839), Saint-Viaud :  est signalé à l’emplacement de cette commune au IXème siècle ; ce nom viendrait du vieux-breton scao brith , " sureau tacheté ".


Les Bremefins°, Vue : semble être un composé en bré, " colline " + nom d’homme Mewen, (saint) Méen. Fait irrésistiblement penser à la forme Bremefen donnée en 1081 dans le Cartulaire de Redon, mais désignant une île située à Machcoul (cf. infra).


Toponymes bretons du Pays de Retz cités dans le Cartulaire de Redon.

Ce document rédigé en latin à l’abbaye Saint-Sauveur de Redon, entre les IXème et XIIème siècles, nous livre un témoignage historique inestimable sur la situation linguistique du Pays de Retz à cette époque : très majoritairement de langue romane, on y rencontre aussi des noms d’expression bretonne.

Sur 26 toponymes de l’ouest du Pays de Retz cités dans le Cartulaire de Redon (à l’ouest de la ligne Frossay-Machecoul), 4 sont bretons, soit 18%. Cela est évidemment insuffisant pour tirer une règle, mais donne un indice supplémentaire de présence de la langue bretonne. Ces quatre noms ont disparu aujourd’hui.

Cartulaire de Redon, correspondant au toponyme 'mamenoc', Feuillet 155 v., DVD le cartulaire de Redon, AHID, Rennes 2005.

Bremefen, insula (Ile Saint-Michel, Machecoul), 1081-1084. Voir supra pour l’hypothèse étymologique.

Glemarhuc, vineae (Frossay), 1062-1089. Nom d’homme vieux-breton composé des éléments gleu, " brave ", et marchoc, " chevalier ".

Kendalaman, Quendalaman, insula (Ile Saint-Michel, Machecoul),1081-1084. Comporte l’élément ken, " beau ".

Mamenoc, campus (Frossay) 1019-1052 : nom d’homme vieux-breton composé de mat, " bon " ,et monoc, " prince ".

On notera que les toponymes bretons désignent des lieux uniquement ruraux : par deux fois une île, puis un champ et une vigne. Les toponymes romans se répartissent comme suit : noms de communes ou établissements religieux : 17 ; toponymes ruraux : 5. La proportion bretonne augmente donc considérablement dès lors qu’on s’éloigne des agglomérations ou des centres religieux. Mais il faut aussi se méfier des apparences : trois des quatre toponymes bretons sont des noms d’hommes. Or, les actes concernant Frossay font apparaître une profusion de noms breton au XIème siècle : Droaloi, siegneur du Migron, Riuallon, Derian, Tanghi, Iudichael… D’après Bernard Tanguy, ces noms correspondent à une mode, et pas forcément à la pratique de la langue bretonne. Ces toponymes formés à partir de noms d’hommes peuvent donc avoir été créés par des personnes de langue bretonne ou romane.


Quelques noms de famille bretons encore portés dans le Pays de Retz :
(vb. : vieux-breton)


Briant ou Briand : du vb. Briant, " élevé "

Cadoret : vb. CatUuoret, " secours au combat "


Guitteny
: semble contenir l’élément Uuethen, " guerrier ". Ce peut aussi être un diminutif du nom roman Guitton.


Hervé
: du vb. Haerueu, " vigoureux fort ". Possible confusion avec le nom d’origne germanique Hariwic.

Jarneau : vb. Iarnou, formé sur Iarn, " fer ".


Mainguy
: du vb. MaenCi, " chien fort ", avec probablement le sens de " guerrier fort " (le chien était utilisé comme animal de combat dans les armées bretonnes médiévales).


Rialland
 : du vb. RiUualon, " roi valeureux ".


Le Pays de Retz maritime : une extension méridionale de la Haute-Bretagne mixte ?

Si l’on additionne cette toponymie bretonne résiduelle –qui nécessiterait un examen bien plus poussé- à l’existence de mots bretons dans le gallo de l’ouest du Pays de Retz, la région se présente sous un nouveau jour : longtemps considéré comme appartenant à la zone purement romane de Bretagne, plus ou moins associé au Poitou dans l’inconscient collectif, le Pays de Retz semble bien avoir reçu un apport non négligeable de colons de langue bretonne dans sa partie occidentale.

Il paraît donc judicieux de classer la façade maritime du Pays de Retz, à l’ouest d’une ligne Frossay-Machecoul, dans la Haute-Bretagne " mixte ", zone marquée par l’empreinte de la langue bretonne.

Nous aurions alors une situation de parfaite symétrie aux deux extémités maritimes de la Haute-Bretagne, Bourgneuf-en-Retz et Roz-sur-Couesnon jouant le rôle de frontières non seulement au niveau géographique, mais également linguisitique à une période donnée.

Brittophones en Retz : cause ou conséquence du rattachement à la Bretagne en 851 ?

Il va sans dire que la position frontalière du Pays de Retz, ajoutée à la nécessité de contrôler les côtes, peut avoir joué une rôle dans l’établissement de troupes et de seigneurs brittophones après 851. Cependant, on notera que le nom breton Scobrit est attesté en 839 à Saint-Viaud, soit avant l’extension du territoire breton aux pays de Rennes, Nantes et Retz. Il y a donc fort à parier que le langue bretonne était déjà parlée au Pays de Retz avant cela, et que les Bretons annexèrent une région avec laquelle ils étaient déjà familiers. Les vendanges réalisées au sud de Nantes par les armées de Waroc’h, trois cents ans avant 851, sont restées célèbres.

En conclusion, nous pensons que le pays de Retz occidental a connu une situtation de bilinguisme breton-roman sur une période difficilement mesurable, probablement de courte durée.

François Renouard.


BIBLIOGRAPHIE
  • Hervé Abalain : Histoire de la langue bretonne. Ed. Gisserot, 1995.
  • Cartulaire de Redon, AHID, Rennes 2005
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  • F. Falc’hun : Les noms de lieux celtiques, 3 volumes . Editions Armoricaines, Rennes 1966
  • L. Fleuriot : Le vieux-breton, éléments d’une grammaire, Klincksieck, Paris 1964
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  • Y. Mathelier : Le guérandais, dialecte breton du Pays Nantais. Mémoire de Maîtrise, Rennes 2005.
  • J.Y. Le Moing : Noms de lieux bretons de Haute-Bretagne, Coop Breizh, Spézet 1990
  • J.Y. Le Moing : Noms de lieux de Bretagne. Bonneton, Paris 2004.
  • E. Rondel, Au pays gallo. Ed. Club 35, Fréhel 1992.
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